Cette page blanche, douloureuse sous le soleil de la terrasse, me nargue depuis trop longtemps en croyant que je ne vais pas réagir. Je ne sais peut-être pas ce que je vais écrire mais, dans un premier temps, ravaler et noircir la fierté de cette arrogante vacuité me satisfera amplement.
Carl est parti ce matin avec ma dernière nouvelle, en râlant comme d’habitude. Quelle histoire pour quelques malheureuses pages à dactylographier ! Il ne cesse de prétendre qu’un écrivain doit dactylographier lui-même ses textes. C’est stupide, comme si le plaisir d’écrire passait obligatoirement par la nécessité absolue de martyriser pendant des heures une pauvre mécanique à deux doigts de rendre l’âme ! Et puis quoi ? C’est lui le P.D.G, l’homme fort de la « boîte » qui dispose à volonté, de secrétaires averties, rouées, entre autres, à l’art subtil du traitement de texte. Je ne vois pas, dès lors, où est le problème si ce n’est son entière mauvaise foi, car Carl, mon cher époux, n’à jamais aimé mon écriture, trop crue à son goût, trop facile aussi, bien que la plupart du temps il est manifeste qu’il n’y comprend pas grand chose. Cette négation pour l’une des parties les plus vivantes de mon être s’est transformée au fil du temps en une indifférence total, un manque d’intérêt unilatéralement négocié qui lui donne aujourd’hui la morgue naturelle pour ne rien lire de ma prose, sauf, avait-il décrété, si elle était publiée. Publiée ! Publiée ! J’ai été publiée…Quelques fois. Et qu’a-t-il fait ? Il a tout de suite tenté dévaluer le tirage du magazine et de son pseudo-potentiel économique, pour ensuite apprécier la qualité de la couverture plastifiée et, à l’intérieur surtout, juger du niveau des publicités. Il n’a bien entendu jamais pris le temps de lire « mes voisins de page », ce n’était pas dans le contrat. De toutes façons, il est vrai qu’à part son génie, il n’apprécie pas grand-chose, si ce n’est le pouvoir de l’argent. Pour lui, l’écriture reste un art mineur, exception faite de « best seller » qui rapporte et, d’une manière générale, ses connaissances artistiques ne sont qu’une plate accumulation des meilleurs records de ventes des salles Drouot ou Christie. Cette manière de penser semble peut-être normale à un publicitaire qui a réussi brillamment depuis dix ans, mais moi je crois que dans cette voie je ne l’ai pas suivi… Je suis certaine même que j’ai décroché depuis longtemps… D’ailleurs je me demande ce que je fais encore avec lui ! Le confort ? La sécurité ? Oui bien sûr, l’Audi est dans le garage et Maria dans la cuisine. Mais je ne suis pas si bête au point de ne pas comprendre que, pour Carl, là ou ailleurs, Maria n’est pas farouche et que moi, Nicole, conne sous cette canicule, je suis là, numéro un, à entretenir Son standing pour ce soir ou demain, promener, nonchalante et halé, au milieu d’abrutis, ce corps racé qu’il est censé sauter !
D’écrire tout cela, je me dégoûte. Il suffit et puis, humiliée certainement de fixer tant d’inepties, la feuille maintenant fait grise mine…
De l’autre côté du jardin, en contrebas, je vois Bertrand, en maillot s’installer lui aussi sur sa terrasse. Il me sourit et me fait signe. Je lui réponds en me soulevant un peu. Je suis nue mais ça n’a pas d’importance : Bertrand est homo. Quel gâchis !
J’aime regarder Bertrand : de corps et de loin, il ressemble à Frédéric. Comme lui, il possède aussi à fleur de peau, cette magnifique musculature prête à saillir. Il me manque, Frédéric j’entends. Dix jours maintenant, je vais devenir folle. Il est sur son bateau, le yacht d’un de ces richards qu’il ramène périodiquement des antilles. J’imagine son voilier sous le vent qui trace sa destinée d’une écume bouillonnante et blanchâtre. Il rythme sa volonté à posséder l’océan par de profonds ahanements ; il se soulève, puissant, et retombe, jamais las de pourfendre l’onde… Bon je suis en manque, c’est net. Mais qu’est-ce que je fous ici, seule et humide, à bronzer idiote ! Il faut que je me ressaisisse ; je m’étais promise de travailler sur ce concours dont Katherine, maternelle, m’a donné les modalités :
« Thème libre, de l’inédit, quatre à huit pages, c’est tout à fait dans tes cordes ma chérie. »
Je n’aime pas les concours, accepter d’être jugé subjectivement, en fonction souvent d’une mode ou de critères, toujours après coup parfaitement explicites, et pour moi, mentalement inabordable.
« Mais justement, c’est l’occasion où jamais, relève le défi, que diable ! »
Pour elle c’est facile, Kat a toujours mené sa vie comme un général en campagne, scindant celle-ci par une division simple : les objectifs à court terme et les autres, plus longs, englobant les premiers, avec, comme barre de fraction, une notion de risque calculés lui permettant d’assumer sereinement un pourcentage prévisible d’échecs « psychologiquement insignifiant ».
« Ce qui te manque en fait, c’est de la discipline, de la détermination, tu es trop paresseuse ».
N’importe quoi ! Ce dont j’ai besoin en ce moment, c’est surtout de beaucoup d’inspiration. Bertrand s’est levé, a rempli son arrosoir et, comme à chaque grande chaleur, abreuve d’eau ses sculptures de fer forgé. C’est pour lui un acte d’amour car ces oeuvres sont celles de son amant bien aimé. Au début, je riais de le voir poser, presque tous les jours, cet acte pour le moins surréaliste. Mais au fil du temps, j’ai dû me rendre à l’évidence et constater que l’érosion mordorée du métal enrichissait indéniablement la perception favorable que j’avais déjà de l’ensemble. J’admire l’habilité avec laquelle il procède, et sa méticulosité aussi : Bertrand ne néglige jamais la moindre parcelle de rouille. Néanmoins, responsable même de ma déconcentration, je le nie et je repense à Frédéric… Son absence me pèse J’ai envie de lui et pourtant je souffre quand je suis dans ses bras car je rêve pour nous d’une union totale, alors que lui semble si lointain. Je sais pourtant que je ne veux plus de Carl, parce qu’il y a usure, parce que le fragile équilibre qui existait entre nous a été irrémédiablement rompu, peut-être par sa réussite, certainement par son égoïsme. Ce manque de désir qui gangrène pour lui mes sentiments, me rend aussi insatisfaite qu’il peut l’être. Cependant je l’ai aimé, très fort, physiquement et psychiquement. Je le percevais alors comme un être supérieur, libre en lui-même, vivant sa vie intensément et au jour le jour. Il était, lumineux, ma sécurité, mon garde fou. Dans l’ombre de Carl, à l’abri de tous les dangers, je puisais les puissants narcotiques qui me permettaient l’évasion dans un monde irréel. Parfois je me réveillais brutalement, épouvantée du silence autour de moi et je me lançais alors, tête basse, dans l’une ou l’autre impossible fugue : Paris, Londres ou l’Italie, autant de fuites éternelles, de souvenirs avortés, poussés en vrac dans le tiroir douleur de ma mémoire… Et puis il a eu Frédéric. Depuis un an je l’aime et je le hais de l’aimer car il m’aime pas ou pas assez. Lui il veut la passion, oui, mais libre et sans serment, c’est difficile.
Râ, impatiente de lire par-dessus mon épaule, est maintenant au zénith et sa chaleur m’engourdit. Un sentiment de vide m’envahit. J’ai l’impression d’avoir gâché ma vie et, pire encore, de continuer à le faire. J’en ai marre, marre… Marre de ne plus savoir où j’en suis, marre de subir mon destin sans réagir. Il faut que je prenne une décision. Un bruit de verre explose dans la cuisine et j’entends Maria fulminer contre le chien C’est parfait de réalisme, sauf qu’elle a oublié qu’aujourd’hui il est avec Carl au bureau !
Je me suis endormie : la chaleur, la fatigue, le désir d’oublier peut-être. Quoi qu’il en soit, j’ai fait un rêve. J’étais face à Carl, celui de ma jeunesse, il me souriait et je lui parlais. Je lui apprenais que je voulais le quitter, non pas lui, bien sûr, mais celui qu’il deviendrait dans douze ans. Il s’est attristé. J’ai ajouté que je ne savais pas comment le lui dire et je lui demandais de m’aider. Il a hésité un instant, puis narquois, il m’a dit de jouer mon départ à pile ou face, ainsi, quelque soit le verdict, je n’aurais rien à regretter. Alors je me suis réveillée…
J’ai compris, je crois que j’ai compris. J’ai réfléchi à mes problèmes, à ce rêve et aussi au choix d’un thème pour ce concours. J’ai relu ces dernières pages : elles valent ce qu’elles sont. J’ai pris ma décision, elles seront l’objet même de la nouvelle. Je n’ai rien à perdre et tout à gagner. Si l’en est ainsi, si ce texte est publié, Carl, fidèle à son contrat, le lira…
Pardonne-moi, Carl, ce n’était pas prémédité. Je suis lâche, je le sais et j’ai toujours manqué de courage. Cela fait trois ans que je tente de te crier mon désespoir. Aujourd’hui c’est fait et je reprends ma liberté. L’Audi est dans le garage et Maria, dans la cuisine, sait dans quel tiroir sont les clés. Je ne prends que la vieille Remington; Frédéric a toujours pensé pouvoir la réparer. Je ne t’aime plus, Carl, je ne t’aime plus.
Adieu.
Inscription à :
Messages (Atom)
